« On va le développer nous-mêmes, ce sera exactement ce dont on a besoin. » Cette phrase – prononcée dans des centaines de comités de direction – a conduit autant de projets au succès qu’à l’échec. La décision build vs buy est l’une des plus structurantes du cycle de vie d’un SI, et l’une des plus mal documentées dans la littérature opérationnelle. Cet article propose une grille d’analyse structurée, issue de nos interventions auprès de DSI en Afrique de l’Ouest et à l’international, pour objectiver une décision qui reste trop souvent guidée par des préférences personnelles ou des biais organisationnels.
Prémisse : il n’existe pas de réponse universellement correcte. L’objectif est de vous donner les bons critères pour que votre décision soit défendable et réversible.
 

1. Déconstruire le faux débat

La formulation « build vs buy » est elle-même trompeuse, car elle cache un spectre plus large d’options :
Option Description Niveau de contrôle
Buy (SaaS off-the-shelf) Abonnement à une solution existante sans modification possible Faible
Buy (SaaS configurable) Solution standard avec configuration avancée, API, et intégrations Moyen
Buy + extend Solution existante avec développements d’extensions ou connecteurs spécifiques Moyen-fort
Build on platform Développement sur une plateforme low-code/no-code ou framework spécialisé Fort
Build from scratch Développement logiciel complet sur mesure, architecture propriétaire Total
  La plupart des décisions se situent entre ces deux extrêmes. L’analyse doit couvrir l’ensemble du spectre avant de se concentrer sur une option.  

2. Les 7 critères de décision objectivables

 

2.1 Avantage concurrentiel

La question fondamentale : le processus que vous souhaitez outiller est-il un différenciateur concurrentiel ou une commodité ?
  • Commodité (gestion comptable, RH, paie, helpdesk) → Buy. Ces processus sont standardisés dans votre secteur. Développer votre propre solution vous expose à un effort de maintenance sans valeur ajoutée pour vos clients.
  • Différenciateur (algorithme de scoring propre, workflow métier unique, expérience client propriétaire) → Build. Si ce processus est au cœur de votre proposition de valeur, le céder à un vendor SaaS revient à externaliser votre avantage compétitif.
Test pratique : si votre concurrent direct pouvait accéder à la même solution SaaS demain matin, cela affecterait-il significativement votre position ? Si non, c’est une commodité.
 

2.2 Fit fonctionnel réel

Évaluez le taux de couverture fonctionnelle d’une solution existante sur vos besoins réels – pas vos besoins idéaux. Méthode :
  1. Lister vos 20 besoins fonctionnels par ordre de priorité
  2. Évaluer chaque solution candidate sur une échelle 0-3 (0 = absent, 3 = natif)
  3. Calculer le score pondéré par priorité
Un score de couverture > 80% sur vos besoins prioritaires plaide généralement pour le buy. Un score < 60% indique un gap qui se traduira par des contournements coûteux ou du shadow IT.  

2.3 Coût total de possession (TCO) sur 5 ans

La comparaison doit être faite sur le TCO à 5 ans, pas sur le coût initial. Composantes à intégrer : Pour le Buy (SaaS) :
  • Licences annuelles (avec inflation tarifaire – prévoir +5 à 15% par an)
  • Coût d’intégration avec le SI existant
  • Coût de migration des données
  • Formation des utilisateurs
  • Dépendance au vendor (vendor lock-in) : coût de sortie estimé
  • Surcoût pour les modules additionnels et la montée en charge
Pour le Build :
  • Coût de développement initial (externe ou interne)
  • Infrastructure et hébergement
  • Maintenance évolutive annuelle (estimée à 15-20% du coût initial par an)
  • Coût des ressources internes pour piloter le projet
  • Risque de dépassement (buffer de 30% minimum sur les projets complexes)
 

2.4 Délai de mise en production

Une solution SaaS peut être opérationnelle en quelques semaines. Un développement sur mesure de complexité moyenne prend 4 à 12 mois. Ce delta a un coût d’opportunité réel que la décision doit intégrer. Question clé : disposez-vous du temps nécessaire pour un développement sur mesure, ou le besoin métier est-il urgent ? Dans certains cas, un SaaS temporaire (buy) permet de répondre à l’urgence pendant qu’un développement sur mesure (build) est conduit en parallèle.  

2.5 Capacité interne de pilotage

Un développement sur mesure exige une maîtrise d’ouvrage compétente. Sans interlocuteur technique capable de valider les choix d’architecture, de participer aux revues de sprint et de rédiger des user stories précises, le projet dérivera.
  • Vous avez une équipe IT structurée avec un chef de projet ou product owner → Build envisageable
  • Pas de ressource interne dédiée → SaaS ou externalisation avec SLA de maintenance inclus
 

2.6 Contraintes réglementaires et de souveraineté des données

Dans certains secteurs (banque, santé, administration), les exigences réglementaires locales peuvent rendre difficile l’utilisation de solutions SaaS étrangères : localisation des données, audit des accès, certification spécifique. En Afrique de l’Ouest, les réglementations BCEAO pour le secteur financier, les exigences ARTCI ou ARCEP pour les télécoms, ou les contraintes de certains marchés publics peuvent imposer un hébergement local ou une architecture sous contrôle national.  

2.7 Évolutivité et roadmap

Évaluez la trajectoire de vos besoins sur 3 à 5 ans :
  • Vos besoins sont stables et prévisibles → Buy. La solution évoluera avec le marché.
  • Vos besoins évoluent rapidement et de manière imprévisible → Build. Vous conservez la capacité d’adaptation.
  • Vous envisagez une croissance forte (volume, géographies, fonctionnalités) → analysez les conditions tarifaires d’un SaaS à l’échelle – les coûts peuvent devenir prohibitifs.
 

3. Les biais organisationnels qui faussent la décision

Au-delà des critères rationnels, plusieurs biais cognitifs et organisationnels orientent régulièrement les décisions dans la mauvaise direction :  

Le biais NIH (Not Invented Here)  

Les équipes techniques ont tendance à sous-estimer les solutions existantes et à surestimer leur capacité à développer mieux. « On peut le faire en interne » est souvent vrai – la vraie question est au quel coût et au détriment de quoi.  

Le biais du coût visible  

La licence SaaS est visible sur le budget (ligne de dépense récurrente). Le coût d’opportunité des développeurs mobilisés sur un build interne est invisible – ils ne développent pas les fonctionnalités produit qui génèrent de la valeur.  

Le biais du périmètre optimiste  

Les projets de développement sur mesure démarrent toujours avec un périmètre réduit et raisonnable. L’effet scope creep – l’accumulation de « petites » fonctionnalités supplémentaires en cours de projet – est l’une des premières causes de dépassement budgétaire.  

Le biais vendor lock-in  

La peur du lock-in pousse parfois à rejeter des solutions SaaS de qualité au profit de développements sur mesure. Or, le lock-in existe aussi avec un développement custom : technologies propriétaires, dépendance à l’équipe qui a développé le système, documentation insuffisante.  

4. La grille de décision synthétique

Sur la base de ces 7 critères, voici notre grille de recommandation simplifiée :
Situation Recommandation Niveau de confiance
Commodité + SaaS mature disponible + fit > 80% Buy SaaS Fort
Différenciateur + processus unique + équipe IT structurée Build sur mesure Fort
Commodité mais contexte réglementaire contraignant Buy avec hébergement local ou build léger Moyen
Besoin urgent + budget limité + build envisagé à terme Buy temporaire + Build en parallèle Moyen
Différenciateur + budget limité + pas d’équipe IT Buy configurable + extensions Moyen
Processus hybride + fit SaaS 60-80% Buy + extend (connecteurs, plugins) Moyen
 

5. Comment OryStack aborde cette décision avec ses clients

Lorsqu’un client nous contacte pour un développement sur mesure, notre première question n’est pas « quelle technologie ? » mais « avez-vous déjà évalué les solutions existantes ? » Nous conduisons systématiquement une phase d’exploration de 2 à 4 jours avant de recommander un build :
  1. Cartographie des besoins fonctionnels priorisés
  2. Benchmark des 3 à 5 solutions SaaS candidates les plus pertinentes
  3. Évaluation du fit fonctionnel pondéré
  4. Calcul du TCO comparatif sur 5 ans
  5. Analyse des contraintes spécifiques (réglementaire, intégration, organisation)
  6. Recommandation argumentée avec scénarios alternatifs
Dans environ 30% des cas, cette analyse aboutit à une recommandation de buy ou buy+extend plutôt que build. Nous préférons perdre un contrat de développement que de lancer un client dans un projet qui ne lui apportera pas de valeur.  

Conclusion

La décision build vs buy mérite la même rigueur analytique qu’une décision d’investissement. Elle engage votre organisation sur 3 à 7 ans, mobilise des ressources significatives, et a un impact direct sur la capacité de votre SI à soutenir la croissance de l’entreprise. Approchez-la avec méthode, questionnez vos biais organisationnels, et assurez-vous que votre prestataire de développement est capable de vous dire quand ne pas développer.  
Pour un audit build vs buy de votre prochain projet IT, contactez notre équipe : contact@orystack.com

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